Education

L’éducation à l’heure de l’intelligence artificielle : entre fracture sociale et révolution pédagogique

Dans une salle de classe de Cambridge, Joseph, dix ans, entraîne son modèle d’IA à distinguer des dessins de pommes de simples sourires. Lorsque la machine confond un fruit avec un visage, l’élève ne s’y trompe pas : « L’IA se trompe souvent », lance-t-il avec lucidité avant de corriger l’algorithme. En un éclair, il remet le système sur les rails, démontrant une compréhension instinctive de l’apprentissage automatique qui échappe encore à bon nombre d’adultes.

Joseph et ses camarades du club de codage de l’école primaire St Paul appartiennent à une nouvelle génération : celle des « natifs de l’IA ». Tout comme leurs aïeux n’ont jamais connu un monde sans aviation et que la génération Z a grandi avec les réseaux sociaux, ces enfants évoluent dans un univers où l’intelligence artificielle est omniprésente. Pourtant, derrière cette aisance apparente se cache une inquiétude grandissante chez les experts : le risque d’une fracture sociale majeure.

Le spectre d’une nouvelle forme d’illettrisme

Philip Colligan, directeur général de la fondation Raspberry Pi, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, la société risque de se scinder en deux groupes distincts : d’un côté, ceux qui comprennent le fonctionnement des IA et savent les maîtriser ; de l’autre, une classe d’illettrés numériques, désarmés face à des algorithmes qui automatisent de plus en plus de décisions cruciales dans la justice, la finance ou la santé.

Pour éviter que cette technologie ne devienne un facteur d’exclusion, Colligan plaide pour que la littératie en IA soit élevée au même rang que la lecture ou l’écriture dans les programmes scolaires. Une vision partagée par Simon Peyton Jones, figure de proue de l’informatique éducative, qui redoute que les élèves ne quittent l’école sans aucune prise sur le monde qui les entoure. « Si l’IA reste une boîte noire, ses actions s’apparentent à de la magie », prévient-il. Or, ignorer les mécanismes de cette magie est, selon lui, terriblement handicapant.

Ce besoin de compréhension critique se heurte pourtant à une tendance paradoxale. Le nombre d’élèves choisissant l’informatique au GCSE (l’équivalent du Brevet au Royaume-Uni) est en baisse pour la session 2025, alors que l’histoire ou les sciences traditionnelles continuent de séduire. Certains géants de la tech, comme Anthropic, alimentent involontairement ce désintérêt en affirmant que l’IA automatisera bientôt le codage, rendant l’apprentissage technique obsolète. L’année 2025 a même vu l’émergence du « vibe coding », l’idée que le langage naturel suffira bientôt pour créer des logiciels.

Les enseignants face au mur du temps

Si l’urgence d’enseigner ces compétences est réelle, elle repose entièrement sur les épaules d’un corps enseignant déjà à bout de souffle. Les études montrent qu’un professeur travaille en moyenne 54 heures par semaine, dont moins de la moitié est consacrée à l’enseignement pur face aux élèves. Le reste du temps est englouti par une montagne de tâches administratives et de préparation de cours. C’est dans ce contexte de « pauvreté temporelle » qu’émergent des solutions technologiques visant non plus seulement à éduquer les élèves, mais à sauver les enseignants.

C’est le cas de la plateforme MagicSchool AI, dont la popularité a explosé ces dernières années. Utilisée désormais par plus de six millions d’éducateurs et d’élèves, notamment dans de grands districts scolaires comme ceux de Seattle ou d’Aurora, elle se présente comme un guichet unique pour l’IA dans l’éducation. Contrairement aux chatbots généralistes, cet outil propose plus de 80 fonctionnalités spécifiquement conçues pour le monde scolaire, allant de la planification des leçons à la différenciation pédagogique.

Un assistant pour repenser la pédagogie

La promesse de MagicSchool est pragmatique : libérer 7 à 10 heures de travail hebdomadaire pour les enseignants. L’outil permet par exemple d’adapter automatiquement le niveau de lecture d’un texte pour l’accessibilité, de générer des quiz à choix multiples ou encore de rédiger des plans de cours détaillés. L’objectif affiché est de réduire la charge mentale administrative pour permettre aux professeurs de se recentrer sur l’humain et la pédagogie.

Néanmoins, l’intégration de tels outils n’est pas sans risques. Si la plateforme offre des garde-fous de sécurité et respecte la confidentialité des données scolaires, le danger d’une dépendance excessive guette. L’automatisation, si elle est mal maîtrisée, pourrait réduire la flexibilité pédagogique ou induire une passivité chez l’enseignant. Le verdict est nuancé : MagicSchool s’avère être un levier puissant pour l’efficacité, mais il doit rester un support et non un remplaçant.

L’enjeu éducatif actuel est donc double. Il s’agit, d’une part, de former des élèves capables de comprendre la mécanique interne de l’IA pour ne pas subir ses décisions, comme le fait le jeune Joseph avec son modèle. D’autre part, il faut équiper les enseignants d’outils capables d’alléger leur quotidien sans dénaturer leur mission. La véritable alphabétisation numérique passera sans doute par cet équilibre fragile entre la maîtrise technique des élèves et l’augmentation technologique des professeurs.